10. Spitzberg 2010 : Le vol du Pétrel
Publié par JM Bichain le 3 août 2010
Lundi 2 août 2010
Évènement inespéré aujourd’hui. L’équipe de recherche tchèque, heureuse propriétaire d’un zodiaque rutilant, nous met à disposition leur merveilleux véhicule aquatique. Objectif : la traversée de Billefjord, dépose à Brucebyen –ancien camp canadien de prospection minière datant du début du siècle- puis marche en direction du glacier Nord au nom
imprononçable. Au risque de me répéter, il s’agit du plus grand glacier du Spitzberg qui couvre presque un tiers de sa surface. Pour Cyrille, il s’agit de collecter des collemboles au pied de cette majestueuse couverture de glace. Nous partons vers 10h00, Cyrille, Romain et moi-même en compagnie de Sacha, notre guide et pilote pour l’occasion. Nous sommes équipés d’une élégante combinaison de survie qui nous donne l’apparence de cosmonautes improbables. En réalité, sans cette combinaison nous ne survivrions pas plus de cinq minutes dans l’eau glaciale du fjord en cas de retournement du zodiac. La combinaison repousse jusqu’à une heure le délai fatal. Cependant, Sacha est un pilote expérimenté et la traversée se déroule sans aucun problème. Il nous faudra encore quatre heures de marche -en comptant prélèvements, moultes photographies et pause déjeuner- pour atteindre le pied du glacier.
Son approche est délicate mais sans vraiment de difficultés : toute d’abord le franchissement du front de moraine -gigantesque pierrier, d’une quinzaine de mètres de hauteur, déplacé par le glacier- puis de quelques vifs écoulements provoqués pas la fonte de la glace et enfin la navigation sur un sol détrempé, mélange de boue et de glace, dans lequel il possible de s’enfoncer profondément. Mais nous y sommes, La température à sensiblement baissée et devant nous se dresse l’immense paroi de glace d’une cinquantaine de mètres de hauteur vomissant des flots d’eau. De temps à autre, des grondements et claquements sourds expriment l’activité de cette masse qui se déverse lentement dans le fjord à raison de quelques mètres par an. Ces grondements ne sont pas sans rappeler ceux du tonnerre par un temps orageux et parfois nous observons des blocs complets s’effondrer soudainement dans le fjord. Je constate que le glacier à reculé par rapport à ma dernière visite l’an dernier. C’est un constat général, les changements globaux affectent toutes les masses de glace de la planète qui reculent inexorablement. Enfin, ce n’est pas perdu pour tout le monde, puisque les sociétés de transport maritime envisagent de nouvelles voies de navigation à travers l’océan arctique, moins de route d’un continent à l’autre et par conséquent plus de rentabilité et de profits … il serait dommage que l’industrie n’en profite pas. Par ailleurs, différentes nations commencent à regarder ces zones traditionnellement neutres de l’arctique comme des propriétés d’état potentielles. Le sordide n’a pas de limite.
Revenons à nos collemboles arctiques. Cyrille à peine en chasse, le nez dans la boue, brandit triomphalement un tube rempli de ces sympathiques hexapodes. Bingo, mission accomplie, les collemboles les plus au Nord-est de la présente mission et peut être de nouvelles données pour la science.
Il nous faut s’activer, l’heure tourne et nous avons deux heures de retard sur le retour prévu du zodiac au camp. Notre traversée du fjord sur une «mer » d’huile est accompagnée par le vol des pétrels fulmar. Ces oiseaux gracieux volent bord-à-bord avec le zodiac en frôlant la surface de l’eau de leurs ailes puis, comme lassés de cette inégale compétition, nous dépassent pour disparaître furtivement. Devant nous, quelques macareux et guillemots s’envolent lourdement pour se reposer à peine plus loin. Cette navigation en compagnie de ces merveilleux oiseaux est un pur moment de plaisir.
De retour sur la terre ferme, nous proposons à l’équipe tchèque un café chaud et une certaine boisson écossaise afin de nous faire pardonner de notre retard. Après quelques cafés, une certaine euphorie règne dans cette joyeuse confrérie du bout du bout du monde mixant biologistes, plongeurs et photographes animaliers. Réunion au sommet à laquelle viennent se joindre le reste de l’équipe, Dany et JC, de retour de Plankteklofta et de nos nouveaux voisins un guide hollandais accompagné d’un prolixe ancien propriétaire d’exploitation forestière allemand ! Discussions à peine décousues naviguant entre les mystères non résolues des cycles parasitaires des trématodes arctiques et l’évolution des rapports politiques au sein d’une Europe unifiée !
Je dois avouer que ce soir nous sommes tous fatigués au-delà des cafés écossais. Un mois de terrain déjà et les kms se sont accumulés. Les deux jours à venir vont être consacrés à un large débriefing sur les fossiles et les informations récoltés ainsi qu’au rangement du matériel.
Mercredi, veille de notre départ, sera probablement l’occasion de mon dernier rapport sur ce blog avec un petit bilan sur les premiers résultats-perspectives de l’expédition. En attendant et pour l’heure, il est tant de rejoindre à cette heure tardive, le vol suspendu des pétrels fulmar à la surface des eaux du fjord.
Par J.-M. Bichain

Faure a dit
Passionnant! Et merci pour cette aventure et ces épisodes réguliers!