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Biodiversité : l'exploration continue

11. Spitzberg 2010 : les derniers cartons

Publié par JM Bichain le 6 août 2010

Jeudi 5 août 2010

Dernière nuit au camp de base de Pyramiden et, à cette heure tardive, mes dernières lignes pour ce blog. Cette journée a été essentiellement consacrée au rangement du matériel et à l’inventaire des fossiles récoltés durant l’expédition. Finaliser une expédition, c’est un peu comme un déménagement. Tout doit être précieusement rangé dans les cartons. Cordes, piolets, tentes, réchauds, générateur, gamelles, boite à outils et pharmacie sont étalés au sol, vérifiés, nettoyés et réparés, si nécessaire, avant d’être inventoriés et conditionnés au fond des cantines métalliques.
Pendant que je m’active avec Goulven à ce minutieux rangement, les paléontologues font de même avec les quelques 200 fossiles récoltés. Chacune de ces pièces historiques reçoit un numéro d’inventaire qui est associé au lieu de collecte puis chaque fossile est photographié avant d’être catalogué puis soigneusement emballé avant d’être rangé dans les cantines consacrées au matériel paléontologique. Des plaques de grès verts à bilobites, des empreintes de plantes, « troncs » d’Archéosigillaires, écailles, crânes, dents défilent une dernière fois devant nous avant leur grand départ vers les experts du Muséum de Paris. Certaines roches présentant une dense bouillie de plantes subiront des traitements chimiques afin de leur permettre de livrer leur ultime secret et nous l’espérons tous, les traces d’insectes du dévonien. Quatre cantines au final sont remplies de fossiles pour un poids approximatif de 250 kgs. Les fossiles les plus précieux, en termes de potentiels d’intérêt scientifique, sont conditionnés à part et partirons directement avec nous à Paris. 50 kgs au moins, un joli bagage en soute.
A l’écart de cette studieuse agitation, Cyrille traite ses derniers échantillons dans son laboratoire improvisé. Au total, il aura effectué plus de 90 prélèvements à travers 78 localités, ce qui représente certainement plus de 15 000 spécimens de collemboles ! Ces chiffres étonnants illustrent l’abondance des populations pour ces minuscules animaux qui jouent un rôle clef dans le fonctionnement des écosystèmes en termes de décomposition de la matière organique. Mais par ailleurs, il s’agira pour Cyrille d’un tout autre travail une fois rentré dans son laboratoire du Muséum. Il lui faudra trier et identifier les espèces présentent dans ces tubes. Des espèces nouvelles pour la science ?!
Impossible à dire pour le moment. Mais de toute façon, des données inédites pour le Svalbard. 8500 espèces de collembole décrites dans le monde, une diversité estimée à 50 000 et une poignée de spécialistes en France pour l’étude de ce groupe. Bref, cela illustre aussi la tâche énorme qui reste à accomplir pour la connaissance de cette partie non négligeable de la biodiversité.

Avec le typage écologique que nous avons réalisé lors des récoltes, nous espérons en savoir plus sur les collemboles arctiques. Ces typages, qui consistent à identifier les associations floristiques rencontrées, permettront potentiellement de mettre en évidence des variations dans la composition de la collembofaune liées aux différents habitats. A travers ces typages, plus de 40 espèces de dicotylédones ont été identifiées. 40 seulement ! Oui, mais 40 sur environ 120 espèces présentent au Svalbard. Quasiment un tiers des fleurs de tout l’archipel a donc été rencontré et ici systématiquement photographié ainsi que les habitats rencontrés. Une belle masse d’information collectée.
Dans quelques heures, le retour à Longyearbyen par le bateau de 15h00. Petite croisière qui nous permettra de voire défiler une dernière fois les côtes de Dicksonland et d’une certaine manière de nous replonger progressivement dans la civilisation. Les paléontologues resteront encore quelques jours à Longyearbyen alors que Cyrille et moi-même partons vendredi matin par l’avion 4h50.
D’une manière générale, cette mission prendra sa véritable dimension lors de l’expertise des échantillons au laboratoire. En attendant, la phase de terrain est terminée. Probablement, la phase la plus délicate et la plus importante puisqu’elle conditionne tous la suite des opérations et la qualité des résultats potentiels.
Jusqu’à aujourd’hui, et pour quelques temps encore, les connaissances sur la biodiversité et la paléobiodiversité ne pourront s’affranchir de ce préalable : aller collecter directement l’information aux quatre coins de la planète. Technologiquement, nous sommes encore très loin du niveau des sciences de la terre, qui avec leur couverture satellitaire et les diverses stations scientifiques, peuvent étudier de loin leur objet d’étude. Les biologistes devront encore se barder de leur sac pour parcourir et étudier les écosystèmes planétaires et ainsi s’affronter à la réalité de terrain.
Que ferons-nous de toutes ces informations. Quel retour pour la biodiversité ? On peut se poser la question en effet. Je rédige ces quelques lignes face à l’immense glacier qui borde Billefjord, l’eau bat lentement la plage de graviers tandis que les gravelots sautillent en quête de quelques crustacés. Derrière moi les bâtiments morts de Pyramiden murmurent silencieusement l’inconséquence de l’activité industrielle irraisonnée de nos sociétés. Les eaux du fjord sont remplis des déchets de ce passé si récent et attendent patiemment la prochaine livraison. Etudions tant qu’il en est encore tant.
La silhouette de Vassili se détache sur le ponton. Dans quelques heures, nous laisserons aussi derrière nous ces quelques hommes, gardiens isolés de ce triste monument et qui vivent dans des conditions plus que précaires. Je ne peux m’empêcher de penser qu’une société qui ne respecte pas ses contemporains est une société qui n’est pas encore prête à respecter l’environnement.
Cependant, malgré ce triste constat, n’oublions pas que certaines institutions et personnes sont encore à bord du navire. Sans elles, une telle mission ne pourrait se dérouler. Merci donc à l’IPEV –L’institut Polaire Français Paul Emile Victor- et à son personnel impliqué, qui a financé et aidé à l’organisation cette mission. Nous sommes aussi très reconnaissants à la Société des Amis du Muséum pour leur contribution financière ainsi qu’à la DICAP du Muséum pour avoir relayé l’information vers les médias. Merci aux autorités norvégiennes en délégation au Svalbard, c.-à.-d. le Sysselmann, pour les autorisation de recherches au Spitzberg ainsi qu’à Arcticugol pour les autorisations de résidence sur Pyramiden.
Au sein de l’IPEV, nous remercions évidemment Dominique Fleury pour la phase de montage et Goulven Largouet pour son professionnalisme cordial lors de son soutien logistique sur le terrain. N’oublions pas à l’équipe IPEV de Ny Alesund pour sa veille météo pendant notre séjour.
Merci de même à Sacha et à l’équipe tchèque pour son accueil et la dépose zodiac près du glacier. Par ailleurs, nous sommes très heureux d’avoir rencontré Vassili (Arcticugol) et Stéphano (guide à Longyearbyen) à qui nous adressons toute notre amitié.
Un grand merci aux deux médecins français, Thomas et Thierry, qui sont restés en veille 24h/24 pendant ce mois en cas de coup dur. Pas de bobos les gars, une prochaine fois peut-être (humour d’expéditionnaire).
Une pensée particulière à André Nel du Muséum national d’Histoire naturelle, le porteur de ce projet qui n’a pas pu se joindre à nous pour de sombres calculs rénaux.
Et pour finir, un grand merci à ma petite Fannette pour avoir fidèlement relayer ma petite prose sur ce blog. Quel jour sommes-nous ?! Le jour du retour.

Par J.-M. Bichain

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